Janet Frame : une figure d'auteure effacée ?

Résumé : Janet Frame : les métamorphoses d'une signature Lorsqu'il définissait la fonction classificatoire du nom d'auteur dans son article « Qu'est-ce qu'un auteur ? », Michel Foucault avait-il à l'esprit la question du nom d'auteure ? Si le nom d'auteur des écrivains hommes permet de sceller leur oeuvre toute entière et d'en garantir l'authenticité, le rapport entre le nom de l'auteure et son oeuvre est bien souvent compliqué par sa condition de femme prise dans des structures patriarcales qui la surdéfinissent. Ainsi, pendant longtemps, il fut presque impossible pour une femme de publier sous son nom propre par souci de respectabilité, car elle prenait le risque de devenir « une femme publique », avec tout l'aspect de condamnation morale qu'impliquait cette désignation. Puis celles qui le firent durent souvent choisir un nom qui n'était pas le leur : celui du père, ou du mari. Ainsi, le nom d'auteure de Virginia Woolf met au centre de son autorité sa relation avec Leonard Woolf, dont on connaît le rôle dans la carrière créative de sa femme. Doris Lessing, pour sa part, fut contrainte de garder le nom de son deuxième mari, dont elle se sépara au bout de quelques années, car c'était lors de son second mariage qu'elle écrivit son premier roman : la conti-nuité auctoriale était à ce prix. Le nom d'auteure, qu'il soit contraint ou choisi, révèle les tensions identitaires autour de l'auto-définition de la femme qui écrit. D'autres auteures ont ainsi recours à la pseudonymie ou à des initiales afin de gommer leur genre et l'effacer derrière une identité androgyne. Dans le cas de Janet Frame, l'examen de la question du nom d'auteure se fait l'écho des difficultés d'ordre auctorial qu'a connues cet auteure néo-zélandaise née en 1924 avant d'accéder à la célébrité littéraire, et de se « faire un nom ». Ce nom, d'ailleurs, sera pris dans le devenir-icône qui va marquer la fin de sa carrière. Le nom d'auteure chez Janet Frame a également partie liée, on le verra, avec une éthique du métier d'écrivain comme nécessairement effacé derrière son oeuvre. Une anecdote permet de mieux saisir le rapport de Janet Frame avec l'aspect public de sa condition d'auteure. En 2000, le journaliste néo-zélandais John Sellwood propose à l'émission Holmes une interview de cette icône des lettres néo-zélandaises, à l'occasion de la sortie de la biographie que lui a consacrée l'historien Michael King. Le journaliste ouvre son sujet par les mots suivants : « Pour de nombreuses personnes, Janet Frame représente un paradoxe. A travers son écriture, elle fait partager ses pensées et ses émo-tions les plus intimes, mais dans la vie, elle se cache loin du monde. C'est une personne intensément pudique, qui tolère très mal les intrusions ». Afin d'illustrer son propos, John Sellwood conclut son 1 reportage par une image de Janet Frame refermant la porte de sa maison quasiment au nez du journa-liste, visiblement fatiguée de sa présence. En quelques mots est ainsi résumée la représentation cultu-relle qui va suivre Janet Frame toute sa vie et au-delà : celle d'une auteure timide, recluse, en un mot « effacée », mais qui se donnerait néanmoins à voir dans une fiction considérée souvent comme pro-fondément autobiographique. Le véritable paradoxe est qu'une telle aura de mystère ait pu accompa-gner la figure d'un écrivain qui a pourtant publié trois volumes de son autobiographie dans les années 80, et autorisé (au sens de permettre et contribuer) une biographie exhaustive quelque vingt ans plus tard. Pour Corey Scott , c'est le relatif déficit d'informations autobiographiques sur l'élément princi 2-pal de la légende biographique de Frame, à savoir ses dix années passées dans différents hôpitaux psychiatriques en Nouvelle-Zélande suite à un diagnostic erroné de schizophrénie, qui va venir im-primer la marque du secret et du mystère sur l'ensemble de l'existence de Frame, et de ses représenta-tions culturelles et médiatiques. En effet, dans son autobiographie, Frame choisit de ne pas révéler les 3 détails de son internement , et de renvoyer ses lecteurs à son roman de 1961, Faces in the Water, qui 4 suit la carrière psychiatrique en forme de plongée aux enfers de la très autobiographique Istina Mavet. Avec ce geste métafictionnel, Frame scelle la relation étroite entre la fiction et la réalité extratextuelle dont elle s'inspire, et valide une lecture rétrospectivement autobiographique de ses oeuvres. Parallèle-ment, elle fait apparaître la distinction qu'elle établit entre deux mondes distincts, mais néanmoins liés dans une structure binaire : celui du réel et celui de la fiction. Le chemin entre bio et graphie chez Frame est complexe, jalonné de chausses-trappes et de faux-semblants, et beaucoup de ses récits mettent en scène des représentations déguisées de Frame, qui joue ainsi de l'écriture comme d'un mi-« For many, Janet Frame is a paradox. Through her writing she shares her most intimate thoughts and emo 1-tions, but in life, she hides from the world. An intensely private person with little tolerance for intrusion. »
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Frédéric Regard; Anne Tomiche; Martine Reid. Genre et signature, 67, Garnier, pp.129-144, 2018, Genres, Sexes, Textes
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Contributeur : Alice Braun <>
Soumis le : mercredi 6 décembre 2017 - 14:18:07
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Alice Braun. Janet Frame : une figure d'auteure effacée ?. Frédéric Regard; Anne Tomiche; Martine Reid. Genre et signature, 67, Garnier, pp.129-144, 2018, Genres, Sexes, Textes. 〈hal-01656816〉

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